Textes de

Christine Rodès

novembre 2019

Face à une œuvre de Francine Zubeil, vous êtes tenté de croire que vous n’y voyez rien.

 

D’abord le noir des tirages numériques, profond, puissant et qui menace de tout gagner.

Puis l’image hors d’échelle ou fragmentaire, dupliquée, découpée, masquée, tramée ou froissée et d’où s’absente la figuration, pas la figure. Car souvent, le corps est là, si intense qu’il mérite de ne pas fondre dans la représentation mais de témoigner, en éclats, de son frémissement au monde.

Enfin le choix des mots, ambidextres, à claire-voie, essentiellement doubles ou lovés sur eux mêmes, comme ce « close » étranger, si fermé et si proche à la fois. Ou « la passion de l’oubli » qui soutient, dans le pli de la langue, le paradoxe des émotions.

Parfois, un seul mot suffit, comme un signal : Color pour le jaillissement des aquarelles sur carte à gratter noire, un jardin de signes simples comme des trésors ; ou Solitude pour la mise en garde de Koltès : « … mais ne me demandez pas de devenir votre désir », associée à des empreintes - ces textures, cette peau du geste sur le papier.

Mots-images d’un art essentiellement non stratégique mais expérimental et en quête de révélation : « dans le secret de moi-même à moi-même secret », murmure-t-elle avec Dora Maar. Pour approcher l’énigme, il faut y travailler. Alors Francine Zubeil saisit une image, l’isole ou la confronte à d’autres objets trouvés et la passe en machine, encore et encore, réduit ou démultiplie, associe, juxtapose, considère, et retourne broyer son chocolat jusqu’à ce que l’évidence s’impose au sein du provisoire - état final. Rien à voir avec un concept moteur, un contrat préalable, une idéologie formelle. Mais tout à expérimenter, à vivre dans sa fabrique sensible, un nom qui lui va si bien et dit tant sa façon de procéder. Par étapes et par états. En cheminant dans le processus des métamorphoses, en arrivant ailleurs sans prévoir comment mais en sachant soudain.

Vous étiez donc tentés de n’y rien voir, juste de vous laisser gagner par l’alchimie du sombre lumineux qui rapproche ces photographies de la gravure ou de la sérigraphie.

Mais certains détails insolites, certaines ombres à déchiffrer vous poussent, vous aussi, à travailler du regard, à contempler encore, à vous laisser aller à une quête émotive qui ne tient qu’à vous.

La présence, le désir, la mémoire sont choses mystérieuses, volatiles, vous soupçonnez que l’œuvre de Francine Zubeil ouvre un passage, une voie de sensations.

Ce n’est sans doute pas un hasard enfin si elle entre en résonance avec le dernier film de Godard, tout de transformations d’image, où l’on entend qu’il s’agit de « penser avec ses mains ».

C’est ce que fait l’artiste.

A nous, les yeux pour songer.

Anne Mœglin-Delcroix

octobre 2009

 professeur émérite de philosophie de l'art à la Sorbonne (Paris I), chargée pendant quinze ans (1979 à 1994) de la collection des livres d'artistes à la Bibliothèque Nationale de France, Elle est spécialiste des écrits et publications d'artistes contemporains.

Je connais le travail de Francine Zubeil depuis la publication de son premier livre, Panique générale, en 1993. Ce premier livre a attiré l’attention de tous les spécialistes du livre d’artiste, en France et à l’étranger, parce qu’il apportait quelque chose de vraiment nouveau dans ce domaine. Cette nouveauté tient à un équilibre subtil, presque fragile, entre qualités poétiques et plastiques, entre la discrétion d’un propos ouvert qui n’impose pas son sens au lecteur et la présence matérielle forte de l’objet livre. Il a été montré depuis lors dans les principales expositions internationales de livres d’artistes, notamment dans le cadre de l’importante exposition itinérante (1998-2000) « Artist/Author. The Book as Art since 1980 » (organisée par Cornelia Lauf et Clive Phillpot, directeur honoraire de la bibliothèque du MoMA et créateur pour le même musée de la première collection de livres d’artistes) et dans l’exposition « Guardare, raccontare, pensare, conservare. Quattro percorsi del libro d’artista degli anni ’60 ad oggi » dont j’ai assuré le commissariat général à la Casa del Mantegna à Mantoue en 2004. Il a été reproduit dans les catalogues de ces expositions et dans les plus importants ouvrages spécialisés (notamment dans On the cutting edge of reading : the artist’s book, de Judd et Renée Hubert, édité aux États-Unis par Granary Books, en 1999).

 

Ce premier livre a été suivi de trois autres, qui ont chaque fois retenu l’attention des conservateurs de collections spécialisées (pour la France, Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque Kandinsky du Centre Pompidou, Centre du livre d’artiste à Saint-Yrieix, entre autres), ainsi que celle des amateurs et des  collectionneurs. Francine Zubeil élabore ses livres à un rythme lent, mais chacun compte.  

 

L’engagement artistique de Francine Zubeil en faveur du livre se marque non seulement dans la conception et la réalisation de ses propres livres, mais aussi dans son investissement en faveur de l’édition, à travers l’animation de deux structures éditoriales successives : les Éditions de l’Observatoire à Marseille, puis La Fabrique sensible (depuis 1999). Quelques livres d’artistes particulièrement remarquables ont ainsi vu le jour.

Il serait très souhaitable que Francine Zubeil puisse disposer des conditions matérielles et intellectuelles qui lui permettraient de mûrir et donner forme à son nouveau projet de livre. Nul doute qu’il fera honneur à la Fondation Dora Maar House si celle-ci lui accorde le bénéfice d’une résidence.

J’ajoute que les qualités humaines de Francine Zubeil en font quelqu’un de particulièrement apte à s’intégrer à une communauté et à y jouer un rôle positif.

Je souhaite donc très vivement que la candidature de Francine Zubeil soit examinée le plus favorablement possible.

Anne Mœglin-Delcroix

site de l'IAC

Institut d'art contemporain

Villeurbanne

i-ac.eu/fr/artistes/1566_francine-zubeil

Francine Zubeil est diplômée de l’École des arts décoratifs de Strasbourg. Photographe, vidéaste, mais aussi designer graphique, elle s'illustre par la  fabrication de livres d'artiste. En 1989 elle fonde à Marseille les éditions de l'Observatoire, puis en 1999 la Fabrique du sensible, consacrée à l'édition d'artistes. Elle a exposé, entre autres, à New York, à Almere (Pays-Bas), à Arles et à Marseille.
Le travail plastique de Francine Zubeil se développe en étroite relation avec son activité éditoriale, donnant lieu notamment à de nombreux livres d’artiste, par lesquels elle développe un vocabulaire formel précis. L’image et le texte se déploient tantôt dans l’espace du livre, tantôt dans l’espace d’exposition, impliquant des changements d’échelle. L’inversion en négatif de photographies (trouvées ou prises par l’artiste) et la transparence sont caractéristiques du travail de Francine Zubeil ; procédés qui confèrent à ses œuvres une apparence de spectralité, de rémanence de la mémoire.
La plupart de ses interventions se placent à la limite entre l’extérieur et l’intérieur, au point de rencontre de l’espace public et privé, c’est-à-dire sur les vitrines des lieux d’exposition. Endroit sensible s’il en est, puisque confronté à un double regard, celui du passant lambda et celui de l’amateur d’art, mais aussi un recto et un verso. Comportant parfois un simple texte qui vient se superposer à l’accrochage présenté en arrière-plan, l’œuvre peut également masquer partiellement ou entièrement la vitrine (La distance a disparu, 2012). Pour cela, Francine Zubeil se sert de blanc de Meudon, utilisé pour recouvrir les vitrines pendant des travaux, mais aussi pour les décorer pendant les fêtes. Chaque espace (intérieur et extérieur) devient alors invisible pour l’autre.
Ce jeu entre opacité et transparence est également très présent dans ses livres, en particulier avec l’utilisation du papier calque pour les pages : dans Panique générale (1993), l’image énigmatique d’une jeune femme est imprimée en noir et blanc avec un texte en couleur sur du papier calque. L’image se répète de page en page, parfois en miroir, pendant que le texte produit une narration fragmentée. Ici la transparence est uniquement visuelle : l’ensemble n’évoque que le secret, le non-dit, l’intime. Francine Zubeil semble ainsi nous mettre en garde contre la prétendue transparence du langage, et pointer le rapport biaisé entre texte et image.

Michèle Jolé

sociologue

in Revue Villes en parallèle

juin-juillet 2002,

 Les Villes et
le rapport public/privé

Paviljoens. Almere. Pays-bas. 2000

Installation de 16 grandes photos en couleurs, imprimées en négatif sur des transparents, appliquées sur les vitres ; elles se laissent ainsi regarder de l’intérieur et l’extérieur.

« …On le voit, l’intérêt pour nous de cette installation est également dans le travail que F. Zubeil fait sur ses matériaux de base : dans nombre de ses œuvres, la plasticienne perturbe les rapports intérieur-extérieur, privé-public, par le traitement qu’elle fait de la photo. La photo est en effet le plus souvent tirée en négatif sur des transparents, ce qui a pour effet de changer les couleurs et les formes, de les désubstantialiser. La photo est également brouillée, recadrée, elle subit un découpage qui retient de préférence une partie du corps, des mains, des jambes, une silhouette... «un détail d’une photo, un geste capté presque intime, donné à voir est agrandi au format d’une fenêtre» alors que les photos ont été prises en situation de récit dans la ville, dans leurs lieux favoris. Il y a là comme un jeu sur l’ambivalence du montré-caché : l’identité singulière de l’individu, voire son intimité, qu’on offre au public pour une éventuelle identification, est quasiment effacée ; la réalité, traquée pendant le travail d’enquête, est métamorphosée; on n’est plus dans le documentaire, mais dans le témoignage d’un local transfiguré. Le support transparent, que l’artiste utilise dans de plus en plus d’œuvres (portes, vitres, vitrines, fenêtres...), aide à cette déréalisation; cette capacité de voir les lieux dans leur potentialités ludiques, subversives, de revoir les formes, les mobiliers au-delà de leur fonctionnalité, de voir la ville autrement subvertit le privé.… »

Michèle Jolé, sociologue, in Revue Villes en parallèle, juin-juillet 2002, (Les villes et le rapport public/privé)

un peu de presse

• Clive Phillpot, Booktrek, Selected Essays on Artists’s books 1972-2010, ed. JRP/Ringier & Les presses du réel, 2013

• Anne Moeglin-Delcroix, L’écriture et l’artiste, in Le livre et l’artiste, actes de colloque, Le mot et le reste, 2007

• Anne Moeglin-Delcroix in Guardare, raccontare, pensare, conservare. Quattro percorsi del libro d’artista degli anni’60 ad oggi (Regarder, raconter, penser, conserver. Quatre parcours du livre d’artiste des années soixante à nos jours), Mantova (Italie), Casa del’Mantegna & Editioni Corraini, 2004

• Objet sensible, in revue mouvement n°19 (brèves), novembre-décembre 2002 


• Nancy Princenthal, in Art on papier, septembre-octobre 2002 


• Françoise Kayser : Paroles en mouvement : le fleuve comme fil conducteur, in Courant Rhône, automne 2002 


• Michèle Jolé : En vitrine : Les plasticiens et la mise en scène du privé et du public dans la ville, in revue Villes en parallèles, juin-juillet 2002 (Les villes et le rapport public/privé 


• Francine Zubeil présente “Paroles en mouvement”, in Le Réveil du Vivarais, 28 juin 2002 


• Maryse Schoon-Gayet : Paroles en mouvement : le fleuve comme moteur, in Le Dauphiné libéré, 29 juin 2002 


• Françoise Kayser in Courant Rhône n°3, printemps 2001 


• Nancy Princenthal, in Art on paper, juillet-août 2001 


• Anne Bertucci : Une œuvre originale pour la fac de droit, in La Provence, 4 septembre 2000 


• «On the cutting edge of reading : the artist book» de Judd et Renée Riese Hubert. Ed. Granary Books, CA, USA, 1999

• Artists/Author, The book as Art since 1980. Exposition organisée par The American Federation of Arts, Commissaires : Clive Phillpot (ex-directeur des archives du MoMa à NY et Cornelia Lauf. (États-Unis, Belgique...). et catalogue de l’exposition, 1998

• Zubeil maakt expositic achter glas voor De Paviljoens. De favoriete plekken van Almeerders, 1999

• Un agenda spatio-temporel, in les Dernières Nouvelles d’Alsace, 31 mars 1995

• Daniel Light : Voyage autour de la prison en 31 affiches, in Libération, 4 octobre 1995 


• Nancy Princenthal, in The Print Collector’s Newsletter n°2, New York, mai juin 1994 


• Umbrella n°1, Californie, février 1994 


• L’art en temps de crises, (Christine Breton), actes du colloque le 4 et 5 mars 1994, Strasbourg 


• Sylvie Amar : L’Observatoire. La fondation anon. in Art Press n°173, octobre 1992 


• Un Observatoire en construction, in Le Provençal, 1989

etc.

• Prix «Bikem Award» Interphil pour le livre Panique générale, 1997

• Bourse du Fiacre, New York, 1995-1996 = atelier à l'International Studio program, NY 1996